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La politique culturelle entre ancrage local et dimension européenne

Bern, 01.06.2006 - Discours du Conseiller fédéral Pascal Couchepin Institut européen, Université de Genève, Château de Coppet Seule la version orale fait foi

Mesdames, Messieurs,

Permettez-moi d’abord de vous remercier de votre invitation qui me donne l’occasion d’engager avec vous une réflexion sur le sens de la politique culturelle suisse.

Tout d’abord, pour qui mener une politique culturelle ?

Les gens ne se sentent pas tous concernés de la même façon par l’art et la culture. D’après des études scientifiques, il existe trois groupes distincts:

D’abord les utilisateurs intensifs - c’est-à-dire les personnes qui profitent largement des diverses offres culturelles. Ils représentent 3 à 5 % de la population.

Ensuite les utilisateurs occasionnels ou potentiels, qui forment un groupe important, soit environ 45 % de la population. En font partie ceux qui s’intéressent occasionnellement à l’art et à la culture, et ceux qui n’y recourent plus ou pas encore en raison de leur âge.

Enfin, les 50 % restants ne s’intéressent par principe à aucune production culturelle.


Qu’est-ce qui explique ce désintérêt chez une part relativement importante de la population? La réponse – comme le révèlent diverses enquêtes un peu partout dans le monde – est à chercher dans l’enfance de ces personnes.

En effet, les valeurs transmises par la famille ou par l’école sont déterminantes pour la vie d’adulte. D’autre part, le fait d’avoir été confronté à l’art ou de l’avoir soi-même parfois pratiqué dès ses plus jeunes années semble être décisif.  

Il est probable que les goûts et les préférences de l’individu se fixent avant l’âge de vingt ans. C’est pourquoi toutes les mesures destinées à éveiller l’intérêt des enfants pour l’art et la culture sont d’une importance capitale.

Que représentent les industries culturelles dans l’économie de notre pays ?

La culture est aussi une forme importante de l’activité économique. De nombreux gouvernements en font le symbole de la créativité industrielle de leur pays. Je pense par exemple à la Grande Bretagne ou à l’Espagne.

Fin 2003, la Haute école en arts appliqués de Zürich a publié une étude chiffrant l’importance de l’industrie culturelle en Suisse.

En 2000, le secteur culturel représentait en Suisse 8700 entreprises imposables, 17 milliards de chiffre d’affaire et 82 000 emplois (60% à temps plein, 40 à temps partiel).
Le nombre de ces emplois s’accroît régulièrement depuis une dizaine année.
Le secteur no 1, en chiffre d’affaire et en nombre d’emplois, est celui du livre et de la presse. Il est suivi par le marché de la télévision et de la phonographie.
Si l’on prend le cinéma, domaine dans lequel la Confédération s’engage en priorité, on relève également une intensification de la production cinématographique nationale.
Les statistiques publiées cette année par l’OFS montrent que le nombre de longs métrages produits chaque année est passé, entre 1995 et 2004, de 55 à 134 ; le nombre de courts métrage a augmenté de 87 à 150.
Derniers chiffres  : la Confédération a dépensé en 2004 2,75 euros par habitant pour soutenir la production de longs métrages. Cette aide s’ajoute à celle des privés ou des télévisions.
C’est beaucoup moins que la France (8,7 euros par habitant), un peu moins que l’Autriche (3,84 euro/habitant) mais plus que l’Allemagne (2,49 euros/habitants) ou que l’Italie (1,56 euros/habitants).

L’Etat doit-il encourager la culture?

Nous savons tous qu’on peut débattre longuement de la « culture », car ce terme peut avoir beaucoup de définitions et d’acceptions différentes. Mais la politique a fini par trouver un consensus au niveau international. La Suisse part elle aussi de la notion de culture au sens large adopté par l’UNESCO et le Conseil de l’Europe.

Pour ce dernier, « la culture est tout ce qui permet à l’individu de se situer par rapport à son environnement, à la société ainsi que par rapport au patrimoine; tout ce qui lui permet de mieux comprendre sa situation et de pouvoir, le cas échéant, la modifier. »

Le terme de culture a pris récemment un sens plus général. Ainsi, en France, le ministère de la culture s’appelait encore « ministère pour les Beaux- Arts » sous la quatrième République, tandis que sous la cinquième, il est devenu le « ministère des affaires culturelles ».

Cette définition élargie de la culture montre bien pourquoi la culture et la politique culturelle sont si importantes pour nous et pourquoi elles doivent l’être. L’Etat et la société ont le devoir d’encourager la culture. En effet, l’Etat républicain tel que nous le voulons repose sur la formation et la culture.

Il en va de même pour la démocratie. Une Suisse sans formation culturelle ne serait plus notre Suisse. Pour une république comme la Suisse, l’encouragement de la culture est une tâche fondamentale et permanente.


C’est pourquoi il est indispensable, aux yeux des libéraux, que l’Etat encourage l’art et la culture. La culture mérite d’être encouragée à la fois par les particuliers et par l’Etat.

Quelle culture la Suisse doit-elle promouvoir?

« La Confédération suisse favorise la diversité culturelle du pays.» Voilà ce que proclame notre Constitution à l’article 2, article consacré au but de la Confédération.  La Suisse est probablement le seul Etat où la notion de « diversité culturelle » est mise autant en relief dans la Constitution.

Il est bon qu’il en soit ainsi. Car la Suisse se définit par sa diversité culturelle ou plutôt, comme le dit la Constitution, par le fait qu’elle favorise cette diversité. L’exigence fondamentale d’encouragement de la diversité culturelle est donc constitutive de la Suisse.

Cette diversité culturelle prospère particulièrement bien lorsque le paysage culturel et celui de l’encouragement de la culture sont eux-mêmes diversifiés au maximum. C’est sur ce constat que repose en dernier ressort l’existence du fédéralisme culturel tel que nous le connaissons aujourd’hui.

S’il y a un domaine politique où le fédéralisme se justifie, c’est bien celui de la politique culturelle.

Si chaque canton et chaque commune fixe des priorités un peu différentes dans sa politique culturelle, c’est déjà une contribution non négligeable à la diversité culturelle de la Suisse. Nous devons tout faire pour préserver cette richesse.

La Suisse existera aussi longtemps qu’on accordera l’attention nécessaire à l’exigence de diversité culturelle, car le plurilinguisme et le pluriculturalisme sont une richesse et une chance, une source de tensions et d’impulsions fécondes. 

Quel est le sens d’une politique culturelle « nationale » ?

Certains milieux pensent que la culture devrait être davantage pilotée par la Confédération. Selon eux, l’encouragement de la culture serait alors plus efficace. 

Mais on oublie dans ce contexte que la culture obéit à ses propres lois et que la politique devrait y toucher le moins possible. En effet, l’idée de l’efficacité qui prévaut en économie a peu à voir avec l’élan, la créativité, les nouvelles approches et les multiples expériences de la culture.

Le but de la politique culturelle  « nationale » menée par la Suisse doit être de préserver, dans le cadre du patrimoine culturel européen, ses particularités et ses traditions telles qu’elles se sont formées au fil du temps et de l’histoire. 

Nous avons aussi besoin d’activités culturelles créatrices et tournées vers l’avenir. Ce sont elles qui permettent aux gens qui vivent en Suisse de trouver leur place dans l’histoire et dans le monde.


N’oublions pas que l’identité culturelle de la Suisse est différente de celles de l’Allemagne, de la France ou de l’Italie. Ce qui unit les Suisses, plus qu’un projet culturel commun, c’est une volonté politique commune.

C’est cette volonté qui a fait de la Suisse un lieu où trois cultures européennes majeures et différents groupes de population se sont rencontrés. Cela montre bien l’importance du rôle qu’une politique culturelle intelligente, « nationale » mais en aucun cas nationaliste, est appelée à jouer en Suisse.

La politique culturelle de la Suisse, un contrepoids à l’uniformisation de la société?

Une politique de cet ordre est-elle vraiment nécessaire à une époque où la concentration de notre société sur l’industrie et les services tend toujours plus à uniformiser les styles de vie? 

Cette uniformisation peut-elle remettre en question les différences par lesquelles des individus et des groupes entiers s’affirmaient jusque-là? Ce risque de dissolution existe et il est ressenti dans de nombreux pays d’Europe. 

Cependant, en réaction à ce danger, la tendance inverse se manifeste également.
Les particularités culturelles régionales s’affirment d’autant plus fortement qu’elles ont souvent été ignorées dans le passé par un Etat qui prônait une culture unifiée, centralisatrice et nationale. 

La politique culturelle suisse peut tirer de ces faits un enseignement précieux. La Suisse doit continuer à défendre les principes sur lesquels se fonde l’Etat fédéral. Autrement dit, elle se doit de respecter les différences entre les quatre régions linguistiques et les particularités culturelles de ses cantons et de ses villes.

C’est précisément dans les cantons et les villes qu’une autonomie politique profondément enracinée et longtemps pratiquée a permis aux traditions culturelles particulières de se former.

Malgré la transformation des grands centres urbains en métropoles culturelles, de nombreuses localités et régions rurales ont réussi à conserver des formes d’expression folkloriques et démocratiques.   

Le respect des particularités culturelles des différentes régions linguistiques, des cantons et des villes est toujours d’actualité.

Car c’est la collaboration harmonieuse entre ces groupes linguistiques, ces cantons et ces villes qui forme la base même de la Suisse. 

Prêter attention aux étrangers

La présence de nombreux étrangers et étrangères en Suisse est une marque distinctive du pays, peut-être plus encore que dans toutes les autres nations européennes. La richesse des milieux culturels sont un défi, mais également une chance pour la politique culturelle de la Suisse.

En fait, si un «étranger» est reconnu comme tel, c’est moins parce qu’il est citoyen d’un autre pays que parce qu’il appartient à une culture étrangère à la nôtre. 

La Suisse voit ainsi se former des îlots de cultures complètement étrangères au milieu national. Cela peut entraîner des problèmes de compréhension réciproque avec toutes les conséquences que cela suppose.

Cela dit, n’oublions pas que la Suisse doit beaucoup aux cultures étrangères avec lesquelles elle est géographiquement liée. C’est grâce à elles qu’elle est devenue le confluent de trois de ces cultures.
Elle leur doit aussi cette particularité qui fait que leur rencontre n’a pas débouché sur une confrontation mais sur une compréhension mutuelle. 

L’esprit qui a permis à la Suisse de faire cohabiter en son sein différentes cultures et de favoriser les échanges entre celles-ci doit aussi permettre à l’avenir de tisser des relations plus étroites entre les Suisses et les résidents étrangers.

Impact de la politique culturelle suisse à l’extérieur

Il ne faudrait pas occulter la responsabilité que la Confédération doit assumer dans le domaine de la culture. L’Etat continuera à intervenir, en particulier pour aider et pour réglementer.

Il peut prendre des mesures décisives en faveur de la culture dans les cas qui dépassent les compétences ou les possibilités des cantons, des villes et des particuliers.

La Confédération s’efforce de diffuser à l’étranger la création culturelle suisse et d’entretenir tout un réseau de relations, en particulier avec les pays européens.
Son intervention est également requise lorsque l’indépendance de certains groupes de population est menacée en raison de leur faiblesse numérique.

La politique culturelle suisse a sa place en Europe

La Suisse veut affirmer sa position en Europe dans le domaine culturel. La Confédération a un rôle particulier à jouer pour réaliser cet objectif. Une série d’institutions culturelles de rang international, soutenues essentiellement par les grandes villes, ressentent les effets de l’explosion des coûts et verraient leur existence menacée si elles ne recevaient pas de subsides fédéraux.

L’Etat sait que l’essor culturel ne peut pas être dissocié de l’essor économique. Ce dernier entraîne une augmentation des exigences, notamment en matière culturelle. 

Il y a par ailleurs entre les nations européennes une concurrence non seulement sur le plan commercial, mais aussi sur le plan culturel. La Suisse doit être en mesure d’apporter sa contribution au développement culturel de l’Europe. 

C’est seulement ainsi qu’elle évitera de voir pâtir sa réputation en Europe et baisser son niveau culturel.

Le soutien avisé de la Confédération dans le domaine du cinéma a ici valeur d’exemple. Faute de ressources financières, les cantons et les villes sont généralement obligés de renoncer à encourager le cinéma. C’est l’aide fédérale qui a permis de développer une culture cinématographique suisse reconnue aujourd’hui dans toute l’Europe.

La « liberté de l’art » au centre de la politique culturelle suisse et européenne

En fin de compte, ce qui doit être au centre de la politique culturelle de la Suisse comme de celle de l’Europe, c’est avant tout la « liberté de l’art ». 

Dans le préambule de notre Constitution figure ce credo libéral: « seul est libre qui use de sa liberté ». Cette affirmation montre bien que pour nous, la liberté de l’art représente la valeur centrale en matière de politique culturelle. Elle a dans notre Etat, et à raison, force constitutionnelle. On peut en effet lire à l’article 21 de la Constitution fédérale que « la liberté de l’art est garantie. »

Il faut encore et toujours défendre cette vision libérale de l’art et de la culture. Nous ne pouvons pas rester passifs quand elle est menacée.

Je soutiens avec une ferme conviction ce principe fondamental : les artistes doivent prendre la liberté de se mettre en porte-à-faux avec la pensée politique et sociale dominante et d’exprimer leur opposition dans leurs œuvres. C’est seulement ainsi qu’ils stimulent la réflexion et la contradiction.  

Cette approche de l’art n’exclut personne. Ce qui est inquiétant pour notre société, ce ne sont pas les artistes ou les auteurs «à  scandale », mais ceux qui veulent remettre en question notre société libérale en censurant ou en excluant certaines œuvres.

Nous ne devrons jamais accepter que nos valeurs fondamentales et notre philosophie libérale soient menacées de la sorte.

La politique culturelle est le miroir de la vision politique dans son ensemble. La politique culturelle renvoie directement à l’idée que la politique se fait de la liberté.


J’estime que la Suisse et l’Europe doivent défendre avec force les valeurs qui sont les leurs grâce à la liberté de l’art. Nous sommes dans le camp de ceux qui espèrent en la liberté et nous avons donc des obligations particulières envers la liberté de l’art.
Je vous remercie de votre attention.

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