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« Noblesse oblige »

Prangins, 23.03.2013 - Allocution prononcée par le Conseiller fédéral Alain Berset à l’occasion de l'exposition "Noblesse oblige" - Seules les paroles prononcées font foi.

Pour parvenir à ce château-musée, on descend d'abord le long d'un rivage dont la beauté est célèbre à travers le monde entier. Puis on pénètre dans un grand parc idéalement agencé, planté d'arbres centenaires. Enfin la cour d'honneur nous introduit dans une architecture classique aux proportions et aux dimensions avantageuses. Le château de Prangins apparaît alors tel un palais de Versailles à taille humaine: il nous offre la beauté sans surcharge, la perspective sans ostentation, la grandeur sans épuisement.

Ce lieu illustre à merveille la définition du musée, formulée par le prix Nobel de littérature Orhan Pamuk: « Un endroit où le temps est transformé en espace ». Chaque pièce, chaque meuble, chaque pierre nous renvoie à une époque qui constitue une partie des origines du pays. Grâce à ce musée, nous pouvons mesurer le passage du temps qui se matérialise sous nos yeux.

Ce temps nous parle de notre pays, de nos communautés, à travers des âges divers et souvent complexes.

C'est ce temps matérialisé qui est au centre de l'exposition « Noblesse oblige! », que j'ai le plaisir d'inaugurer avec vous aujourd'hui. En restituant ce château à sa beauté première, les artisans de cette exposition nous offrent un voyage à travers l'espace et le temps.

La beauté et l'élégance qui nous séduisent ici se transforment, au fil des pièces, en informations, parfois cruciales, parfois anecdotiques, mais toujours passionnantes. Pendant quelques instants, la réalité d'une bâtisse édifiée il y a presque trois cents ans nous oblige à écouter son histoire, qui est un peu notre histoire.

Un des intérêts de cette exposition est aussi de jouer sur les notions très discutées de contenant et de contenu.

Ici, le contenant, l'immeuble muséal, devient lui-même contenu, l'objet d'exposition. En dépit du classicisme des lieux, l'originalité du concept est d'une grande pertinence. Car les vingt dernières années ont vu les musées du monde entier traverser une mue profonde, qui n'a pas épargné la Suisse. Parmi ces évolutions, l'immeuble muséal occupe une place prépondérante.

La Pyramide du Louvre, le musée Guggenheim de Bilbao, la Fondation Paul Klee de Berne ou encore le Schaulager de Bâle, sont autant de performances architecturales majeures qui ont révolutionné le genre.

Pourtant cette révolution du contenant ne s'est pas toujours faite au profit du contenu. La belle vitalité des débats qui entourent, tout près d'ici, le futur Pôle Muséal de Lausanne témoigne de l'importance de ces enjeux. En faisant de son bâtiment le cœur même de son exposition, le château de Prangins offre des pistes de réflexion originales.

De cette façon, l'exposition met aussi le doigt sur l'importance capitale de la programmation. Tous les musées n'ont pas les réserves du Metropolitan, du Prado ou des Offices. Très rares sont ceux qui sont dotés de collections mondialement connues. Seule une programmation pertinente et originale les distingue les uns des autres. Sans contenu, le contenant perd son sens.

A quoi donc sert un musée, signé par les plus grands architectes, posé dans le paysage le plus spectaculaire, si sa programmation est de peu d'intérêt? Cette question en amène une autre, plus essentielle: qu'est-ce qu'un musée aujourd'hui? Quel doit être son but, son utilité?

L'écrivain anglais d'origine suisse Alain de Botton formule ces questions contemporaines ainsi: « Autrefois, nous construisions des temples; les musées actuels sont, pour notre société laïque, l'affirmation la plus proche de cette idée selon laquelle une belle construction peut changer notre vie. »

Aller au musée est donc un geste motivé par des causes de plus en plus diverses, qui touchent parfois au spirituel.

On vient s'y réconcilier avec soi-même et avec le monde, ou simplement y trouver un refuge pour faire face aux incertitudes de notre temps.

Notre époque voudrait faire du musée un lieu qui ne se contente donc plus de montrer et de conserver, mais un lieu qui inspire et qui transforme. Les conservateurs et les commissaires d'expositions doivent assumer de grandes espérances. Qu'il soit d'art, d'histoire, des techniques, de la vie locale ou d'histoire naturelle, on attend du musée qu'il s'adresse à chacune et à chacun d'entre nous.

En poursuivant sa métaphore religieuse, Alain de Botton dit encore qu'« un musée devrait être un endroit qui nous convertit ». Personnellement, ce château m'a converti et je ne suis certainement pas le seul ici qui emménagerait ici sans se faire prier!

Pourtant, de tels châteaux sont une incongruité sous nos latitudes. Des espaces si vastes et si précieux sont impossibles à entretenir sans une main d'œuvre abondante. Les nombreux châteaux et palais qui ornent notre territoire exigent toutefois qu'on les préserve.

Quelques grands fortunés de ce monde peuvent encore, parfois, se permettre un tel train de vie. Pour les autres châteaux, la transformation est inéluctable: musée, appartements, hôtel, EMS, colonie de vacances et j'en passe. C'est ici qu'intervient la Confédération, dont le rôle peut s'avérer déterminant.

Les musées sont en effet un des pôles majeurs de notre politique culturelle. La Suisse compte plus de mille musées, un nombre qui croît d'année en année.

Parmi ceux-ci, beaucoup occupent des lieux historiques, qui rencontrent un public national et de plus en plus international. Environ 18 millions de visiteurs franchissent annuellement le seuil d'un musée suisse, et les musées d'histoire se défendent fort bien dans ce classement.

La Confédération encadre cette évolution et se félicite du travail accompli par l'ensemble les professionnels du secteur, et notamment ceux qui font la réputation des musées nationaux suisses.

Depuis sa création en 1898 jusqu'à aujourd'hui, le Musée national suisse a connu un développement remarquable. En 1995, on inaugurait le Forum d'histoire suisse de Schwyz, puis en 1975, par la donation des cantons de Vaud et Genève, le château de Prangins a rejoint cette structure fédérale.

En 1898, le Musée national concrétisait la volonté des autorités d'alors, 50 ans après le Sonderbund, de renforcer le lien confédéral. Cette ambition initiale demeure. On y a ajouté les besoins de notre temps. Je pense notamment à la pédagogie et à l'éducation, domaines dans lesquels les techniques ont connu des évolutions significatives. L'interactivité et Internet sont également au cœur de ces évolutions, qui permettent au visiteur de s'approprier plus complètement l'expérience muséale.

L'action de la Confédération dans la culture est multiple. C'est aussi l'un des domaines où le rôle de l'Etat a toujours été l'objet de discussions, tant sur sa mission même que sur son étendue. Le château de Prangins offre une belle illustration de ce que peut, de ce que doit être l'engagement de la Confédération dans la culture muséale: préservation et conservation d'un lieu unique, programmation dynamique, pédagogie adaptée à toutes les générations, technologies au service de l'information et de la création. Cette action multiple engage la responsabilité de toutes les parties prenantes, seule garante de succès.

Cela m'amène à évoquer ce titre, « Noblesse oblige », une expression qui mérite qu'on s'y arrête un peu. Pour moi, c'est cette comédie dans laquelle Alec Guinness envoie un à un les membres de sa famille de vie à trépas pour obtenir le titre et la fortune qu'il estime de voir lui revenir.

Cette cruauté et cette rapacité tranchent - en apparence seulement - avec la beauté qui nous entoure. Car ce lieu nous rappelle aussi les inégalités du passé. Noblesse oblige, disait-on, pour signifier la responsabilité qui vient avec le pouvoir qu'offrait le rang. Mais ce pouvoir et cette responsabilité n'étaient liés que sur le papier. Dans les faits la noblesse faisait souvent reposer la responsabilité de son pouvoir sur le peuple. Un grand mérite de ce lieu est de nous rappeler que l'un des enjeux historiques - mais constamment actuels! - de notre démocratie est de faire coïncider ces deux termes.

J'ai évoqué Versailles tout à l'heure. Pour nos sociétés démocratiques, Versailles incarne l'hubris, cet excès qui mène au chaos et à la destruction. Tout l'or et les splendeurs de ce palais royal ont été produits au prix du pénible labeur fourni par des milliers d'hommes et de femmes.

A son échelle, le château de Prangins et le titre « Noblesse oblige! », c'est aussi le regard vers ce passé qui, pour superbe et raffiné qu'il fut, n'en demeure pas moins complexe.

Et cette complexité est une richesse. Le romancier Henry James disait que les musées sont passionnants parce que « nous y alternons entre le révolutionnaire et le conservateur ». Cette exposition où l'on a matérialisé le temps est une occasion unique pour vivre cette expérience. Si l'on est d'humeur conservatrice, on y verra la beauté d'un temps révolu. Si l'on est d'humeur révolutionnaire, on y verra le produit d'une société archaïque et inégalitaire.

Grâce à cette restauration fidèle, toute autre considération s'efface pour laisser le visiteur libre de passer d'une humeur à une autre et se faire sa propre exposition. Et c'est peut-être cela, le but ultime d'un musée: offrir à chacune, à chacun une occasion unique et singulière de nous visiter nous-mêmes.

Auteur:

Département fédéral de l'intérieur
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Secrétariat général DFI
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